Marie Lhuissier – doctorante [PORTRAIT]

Marie Lhuissier
Mathématicienne, doctorante à l’Unité de Mathématiques Pures et Appliquées – ENS de Lyon – Thèse financée par le Labex MILYON

…il faut que les mathématiques apparaissent dans les histoires. Cela permet aux enfants de les considérer, avant même de les pratiquer vraiment, comme des familières et amicales.

Rencontre

Quel est votre parcours ?

J’ai grandi avec trois frères, des livres, des chansons et des énigmes.
J’ai eu mon premier coup de foudre mathématique en classe de seconde, alors j’ai choisi une filière scientifique, puis j’ai intégré une classe préparatoire en MPSI (mathématiques, physique et sciences de l’ingénieur). Deux mois plus tard, j’ai rejoint les bancs de l’université Paris VII, et j’y ai passé dans la joie et la bonne humeur ma licence de mathématiques.
Puis j’ai rejoint l’École Normale Supérieure de Lyon ; j’y ai passé l’Agrégation et mon master de mathématiques. J’ai eu la chance d’y rencontrer Étienne Ghys (1), qui m’a encouragée à faire une thèse, à cheval entre recherche et diffusion mathématique, que je termine actuellement.

Sur quoi porte plus précisément votre thèse ?

Cette thèse, co-encadrée par Étienne Ghys (1) et Christian Mercat (2), comporte donc deux volets. Côté recherche, elle porte sur le très célèbre problème à trois corps, sur la topologie de certains flots en dimensions 3, et notamment l’étude de l’enlacement de leurs trajectoires. Côté diffusion, j’y ai créé divers projets visant à présenter la mécanique céleste à différents publics en explorant des formes originales (contes, vidéos, exposition virtuelle), et en analysant à travers ces expériences les pratiques et les enjeux de la diffusion des mathématiques.

Pourquoi vous intéressez-vous à la médiation ?

Parce que je trouve cela dommage, les mathématiques étant si belles et si riches, que tant de personnes en aient une expérience désagréable, voire traumatisante. Je voudrais donner à sentir combien elles peuvent être agréables pour chacun, de différentes façons. D’un point de vue plus personnel, la médiation me permet de sortir de la communauté mathématique et de me sentir un peu plus en lien avec l’ensemble de la société.

Vous avez publié un livre pour enfant sur la lune ? Pouvez-vous nous le présenter ? De quoi parle-t-il ? À qui s’adresse-t-il ?

Avec plaisir !

Couverture du livre « LUNE »

Lune est un conte qui met en scène une petite fille, Lou, qui veut savoir ce qu’est la lune. Elle va interroger son entourage jusqu’à se rendre compte qu’elle doit trouver elle-même ses réponses, en observant et en réfléchissant.
Ce conte s’adresse à des enfants à partir de 5-6 ans (sachant qu’il n’y a pas de limite d’âge pour être un enfant !)

Comment est-il né ?

Parmi les différents projets de vulgarisation de la mécanique céleste que devait comporter ma thèse, je voulais qu’il y ait quelque chose pour les enfants. J’ai donc écrit cette histoire, que j’ai commencée à raconter lors de séances de conte à la Maison des mathématiques et de l’informatique (MMI), puis dans quelques classes de maternelle et de primaire.

Lorsque j’ai vu dans un livre les dessins d’Elis Tamula, j’ai eu envie qu’elle l’illustre. Nous ne nous sommes jamais rencontrées : elle vit en Estonie et nous communiquons par mail en anglais, mais nous avons quand même réussi à créer ensemble ce livre ! Nous avons choisi l’auto-édition, pour que le livre puisse être édité sous une licence Creative Commons, et puisse être accessible librement en ligne.

Pourquoi ce canal de médiation ?

Le conte ? Parce que quand j’étais ado, j’ai un temps caressé l’idée d’être conteuse-marionnettiste !
Non, sérieusement, parce que je pense que les histoires sont pour les enfants des éléments importants de construction : de son image de soi, de sa compréhension du monde. C’est pour cela qu’il faut que les mathématiques apparaissent dans les histoires. Cela permet aux enfants de les considérer, avant même de les pratiquer vraiment, comme des familières et amicales. Je suis sûre que s’il y avait plus de mathématiques — et, plus généralement, plus de science — dans la littérature jeunesse, il y aurait moins de gens fâchés avec les maths!
Parmi tous les styles d’histoires, j’ai choisi le conte pour son côté symbolique et intemporel, qui se marie très bien avec les mathématiques.

Parlez-nous des actions que vous menez en médiation  avec la Maison des mathématiques et de l’informatique ?

Il y en a plein !
J’ai écrit d’autres contes mathématiques, que je conte régulièrement à la MMI, ainsi que dans des bibliothèques et des écoles. L’un fait apparaître des fractales, l’autres des motifs courbes réalisés avec seulement des droites, un troisième des hexaflexagones… Chacun d’eux est accompagné d’un atelier où on créé soi-même l’objet mathématique figurant dans le conte.
J’ai créé avec deux collègues et amis (Valentin Seigneur et Olga Romaskevich) une exposition virtuelle tout public (adulte) sur la mécanique céleste, qui a reçu le soutien financier de la MMI. Cette exposition est une promenade dans l’histoire de la mécanique céleste et ses grandes idées, en compagnie de mathématiciens qui y participent. Nous l’avons voulue accessible et intéressante pour ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la philosophie à l’art ; bref, à la pensée !
J’organise également pour la quatrième année consécutive, avec d’autres étudiants ou chercheurs de l’ENS, le séminaire de la détente mathématique qui a lieu chaque mercredi à la MMI, et accueille des exposés de mathématiques originaux et détendus, pour les étudiants et les chercheurs en maths.
Et puis, j’interviens régulièrement dans les classes et parmi l’équipe de la MMI lors de grandes manifestations comme la Fête de la science, le Forum mathématiques vivantes, le Salon des jeux et de la Culture Mathématique

Quels sont vos projets à venir ?

Finir ma thèse, d’abord. Ensuite, j’aimerais développer mon activité autour des contes mathématiques : en écrire d’autres, créer des ressources de différents types autour de chacun d’eux (pour les enfants ou adultes qui auraient envie d’en savoir plus, pour les enseignants qui voudraient les utiliser dans leur classe…), et travailler la mise en scène pour en faire des vrais spectacles.

Pour finir, les mathématiques pour vous en trois mots ?

Pour moi, comme pour tous ceux qui les aiment j’imagine, les mathématiques sont belles : c’est une pensée fine et déliée habillée d’un langage puissant.
Pour moi, les mathématiques sont émancipatrices : elles permettent l’expérience de l’autonomie de pensée, dans un cadre où les arguments d’autorité n’ont plus de valeur et où je dois trouver en moi les ressources pour m’orienter.

Pour moi, enfin, les mathématiques sont exigeantes, et cette exigence – de rigueur, de précision, d’abstraction – a beaucoup contribué, je crois, à former ma pensée. Mais elle n’est pas facile à vivre tous les jours !

 

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